Qu’est-ce que la culture Sourde ?

La réalité culturelle sourde.
Un regard à découvrir

Par Nathalie Lachance

Aux Sourds qui nous dévoilent leur monde, où par la

magie des doigts et des mains, ils nous disent qui ils sont.

Ce monde où on écoute avec les yeux.

Depuis quelques années, le concept de culture se retrouve à l’intérieur même du discours des personnes sourdes(i) et il constitue une variable importante dans la pratique des professionnels oeuvrant dans le milieu de la surdité. Pourtant, reconnaître que les personnes sourdes ont une culture propre reste difficile à accepter pour beaucoup d’entre nous. Même si la présence d’une réalité culturelle sourde est reconnue par des anthropologues et des sociologues, même si la conscience d’une distinction entre deux mondes aux «us et coutumes» différents, l’un sourd et l’autre entendant, est présente depuis plus d’un siècle. Effectivement, nous avons appris à ne voir dans la surdité que les aspects médicaux de la perte auditive. Pourtant, les personnes sourdes sont membres d’une collectivité qui possède sa propre histoire et sa propre culture et pour elles, être Sourd n’a rien à voir avec le fait de ne pas entendre. «Être Sourd, c’est avoir des capacités que les entendants n’ont pas.»(ii)

La culture sourde se définit en anthropologie comme un «ensemble complexe incluant les savoirs, les croyances, l’art, les moeurs, le droit, les coutumes ainsi que toute disposition ou usage acquis par l’homme vivant en société.»(iii) Les traits qui composent la culture sourde sont indéniablement transmis puisque l’enfant sourd qui n’est pas en contact avec cette dernière ne développe pas les manières de faire, de penser et d’être qui caractérisent la collectivité sourde. De plus, un groupe est considéré comme ayant une culture distincte lorsque les valeurs, normes, comportements et institutions qui le composent marquent, dans leur ensemble, un écart suffisamment significatif face à un autre ensemble culturel. Les Sourds ont leur propre langue (pour la majorité des Sourds du Québec il s’agit de la langue des signes québécoise) qui, au-delà de ses fonctions de communication, permet l’expression de l’identité sourde ainsi que le maintien de la cohésion du groupe. Cette langue a permis le développement de diverses formes artistiques comme la poésie en langue des signes, un théâtre et un humour s’inspirant, entre autres, des différences et malentendus culturels entre les personnes sourdes et entendantes et qui, quelquefois, restent inaccessibles pour ces dernières. On retrouve aussi, à l’intérieur de cette culture, des règles spécifiques qui régissent les interactions et les comportements sociaux, l’attribution d’un nom signé pour tout membre du groupe et la présence de réseaux sociaux formels ou informels permettant la création de filiations symboliques par lesquelles la culture se transmet. La collectivité sourde possède son histoire, avec ses luttes et ses héros et plusieurs des symboles de la culture sourde sont puisés à même cette histoire. Elle a aussi une manière de concevoir la surdité, axée sur des aspects visuels, tout à fait différente de celle présente dans la collectivité entendante.

Ces caractéristiques, énumérées brièvement, ne sont qu’un aperçu des particularités de la culture sourde et il faudrait bien plus que quelques lignes pour arriver à rendre compte de la richesse et de la complexité de celle-ci. Car comme toute culture, elle ne doit pas être conçue comme un ensemble fermé, fixe et non-changeant mais comme un ensemble ouvert, flexible et se modifiant dans le temps. Elle existe et se transmet depuis des décennies, malgré les bouleversements et les changements occasionnés par les différents contextes sociaux et politiques. Et comme toute culture, elle apporte un regard différent sur le monde, un regard à découvrir.

_________________________________________________

(i) Le terme «Sourd», dans ce texte, qu’il soit utilisé comme nom propre ou comme adjectif, c’est-à-dire, qu’il soit écrit avec une majuscule ou une minuscule, fait référence à un groupe d’individus partageant une histoire, une langue et une culture commune. De la même manière que le nom «Québécois» et l’adjectif «québécois» définissent la même réalité.

(ii) Delaporte, Yves. 1998. «Le regard sourd. Comme un fil tendu entre deux visages…» Terrain. 30. pp. 49-66.

(iii) Tylor, E.D. 1871. Primitive Culture. Researches into the Development of Mythology, Philisophy, Religion, Language Art and Custom. Londre : Murray.