Par Elie Presseault
Introduction
Une cérémonie d'ouverture inspirante et chaleureuse
Le premier conférencier des Canadiens
La justice et la droiture faite Sourde
Des Québécoises, des Québécois s'intéressant à la question de l'identité Sourde
L'historien de la culture Sourde québécoise
L'anthropologue, étudiante de la condition Sourde
La communication Sourde, par une entendante à la passion communicatrice
L'archéologue de la terminologie Sourde
Des événements en soirée, des coups de théâtre successifs
Éveil de la condition sourde féminine à grande échelle
Coalition sida des Sourds du Québec
Maison des femmes Sourdes de Montréal
Adoption Sourde d'un monde
Le grand Vlad inimitable
Une cérémonie de fermeture relâchée
Méditations culturelles de l'âme
Le Congrès canadien des Sourds s'étant tenu à Québec a tourné rondement. Nous en avons été quittés pour de beaux souvenirs et une fierté d'appartenir à cette chère communauté Sourde québécoise. Nous avons pu voir la génération montante à l'œuvre - le comité était majoritairement constitué de jeunes et de femmes, ce qui en soi, est exceptionnel par rapport aux dernières années au Québec - et un esprit collectif misant sur l'unité. Autre génération, autre façon de voir les choses et de travailler en équipe !
Tout d'abord, nous avons été agréablement surpris par une cérémonie d'ouverture des plus originales. Sur la scène, alors qu'une pièce de théâtre-anthologie d'histoire québécoise se jouait, nous avons présenté les membres du comité organisateur les uns après les autres - on devrait même dire unes - en simulant des poses à La Matrice. Un peu plus tard, la famille des bleus entrait en scène dans la noirceur environnante, des créatures costumées et maquillées en bleu tournoyant follement autour de la salle en aveuglant les spectateurs médusés et amusés avec des lampes de poche. Bref, le ton était donné pour démarrer le congrès en trombe !
De nombreux conférenciers sont venus donner des nouvelles sur ce qui se faisait dans la communauté Sourde aux quatre coins du Canada. Nous reviendrons sur certain-e-s conférenciers, conférencières marquant-e-s.
Chris Kenopic est venu donner un témoignage émouvant en racontant les mille péripéties qui ont rempli son chemin le menant à assumer son rôle de leader sourd, et père de quatre enfants. Il a dû surmonter notamment l'épreuve de faire face à une relation conflictuelle avec son père à tel point que leurs chemins se sont séparés. Un tel témoignage fut inspirant et porteur d'espoir pour l'avenir de la communauté Sourde.
À propos du Québec, Chris a notamment dit que le seul regret qu'il avait en quittant son poste de président de l'Association des Sourds du Canada avait été de ne pas avoir pu voir le Québec résoudre certains problèmes de ses affaires associatives, notamment en regard de l'association provinciale de défense des droits. Il estimait que la communauté Sourde québécoise vivait de nombreux conflits de personnalité qui n'aidaient en rien à la résolution de ces conflits récurrents. Il est à indiquer que ça s'était déjà vu dans d'autres provinces auparavant. Mais il a soutenu que le cas du Québec était spécial, distinct, et qu'il y avait observé une dynamique particulière, unique.
Jennifer Jackson a tenu deux conférences au congrès, l'une sur un projet de clinique juridique, et l'autre portant sur une politique controversée concernant l'implantation des enfants Sourds ontariens. Nous avons pu nous familiariser avec les contours d'un programme de clinique juridique destiné aux Sourds ontariens. Ce programme est destiné à appuyer les requêtes Sourdes, donner plus d'outils aux Sourds pour se défendre et préparer leurs causes, munir un plan global de la défense des droits collectifs sur un plan juridique, et obtenir jurisprudence sur plusieurs dossiers, notamment l'implant. Jennifer expliquait que l'OAD (Ontario Association of the Deaf) se basait sur ce qui a déjà été mis sur pied dans certains groupes autochtones et du VIH-Sida, pour bâtir le réseau. Bref, les Sourds doivent continuer à surveiller ceci, surtout que nous n'avons pas beaucoup d'avocat-e-s Sourds au Québec. Il faut développer une expertise d'appoint pour que nous puissions plaider nos causes adéquatement et savoir bien défendre nos points de vue, notamment sur le plan de la jurisprudence de nos droits comme de l'accessibilité à différents services.
Tout au long des trois jours de conférences, nous avons pu remarquer la prestance de plusieurs Québécois-e-s qui étudiaient la condition Sourde d'un point de vue identitaire, que ce soit en anthropologie, histoire ou communication. Nous avons pu voir Jules Desrosiers, Nathalie Lachance, Charles Gaucher et Marguerite Blais à l'oeuvre. Preuve que l'identité québécoise engendre de nombreux débats féconds, que ce soit la condition féminine ou Sourde notamment.
Jules Desrosiers expliquait la réalité actuelle de la communauté Sourde, le regroupement urbain, le vieillissement des membres de la communauté Sourde, et la réalité de l'intégration galopante. Il a mis de l'avant certaines idées, notamment la mise en ligne d'un site Internet destiné à inciter des rencontres ou des activités entre les membres de la communauté, dresser des informations sur la communauté Sourde en général. Jules a expliqué la primordialité des médias dans l'avenir de la communauté Sourde. Enfin, il parlait aussi de collaboration possible avec le cégep du Vieux-Montréal par exemple, pour tenir des rencontres, des ateliers de groupe. Il citait le modèle de Gallaudet.
Nathalie Lachance a recensé les différents modes de transmission de la culture Sourde qu'elle a pu observer dans une recherche, au cours de sa conférence. Elle mettait en évidence les diverses modifications qui étaient survenues au fil des générations, des changements du système d'éducation - intégration scolaire et diversité des méthodes proposées, orales, pidgin, français signé, communication totale, gestuel, etc. -, et de la dynamique technologique en changement constant. Elle disait que même si les anciens instituts sourds ont été « démantelés » au profit de l'enseignement public, l'identité Sourde s'est affirmée, même si les moyens de transmission et de rencontre des Sourds changeaient. Ceci rejoignait un peu les différentes pistes d'intervention proposées par Jules Desrosiers, à l'exception que Mme Lachance s'est contentée de les recenser et de les expliquer au fil de sa conférence. Certains Sourds dans la salle ont été agréablement surpris de constater qu'après tout, la culture Sourde ne se portait pas si mal, même si elle survit toujours à peine, bref qu'il y a de l'avenir même après les instituts Sourds.
Marguerite Blais nous a fait le plaisir d'expliquer sa recherche combinant les disciplines de communication et de sociologie, pour expliquer la dynamique de la culture Sourde. Elle nous a montré certains extraits d'entrevues qu'elle avait eues avec certaines personnes Sourdes. Elle expliquait que plusieurs tendances se différenciaient et s'observaient, ce qu'elle identifiait par le terme-clé « oscillation culturelle », qui expliquent qu'une personne s'identifie de plus près à la communauté Sourde ou entendante selon les cas de chacun. Elle proposait à la fin une réflexion personnelle comme quoi il faudrait insister sur une certaine « culture du signeur » et des maîtres signeurs. L'idée a été lancée, et la polémique peut commencer. La sauvegarde de la culture Sourde doit passer par une certaine stratégie communicationnelle et sociale. Ce qu'on constate, c'est que le mot « sourd » fait peur, qu'il est parfois vu comme politiquement incorrect. Chaque personne a son avis sur la question. Pour ma part, je crois que le mot Sourd doit rester bien en évidence et que sa pertinence ne se dément jamais depuis plusieurs années.
Charles Gaucher, apparemment, serait intéressé par les différentes évolutions terminologiques concernant l'identification à la surdité, vue comme un handicap... ou une quête culturelle d'abord pour prendre la forme de culture Sourde. Il remarque qu'au Québec, nous sommes forts sur les débats identitaires avec l'émergence de la question nationale et des revendications des différentes luttes sociales. Ce détenteur d'un doctorat en anthropologie travaille présentement à l'IRDPQ comme intervenant communautaire. Il est très passionné par la question Sourde et voue un grand respect aux membres de la communauté sourde. C'est toujours un plaisir de le rencontrer, d'échanger et de débattre avec lui... en signes!
Durant la semaine, nous avons pu voir une exposition d'art, assister à une présentation de courts-métrages (films) réalisés par des personnes Sourdes, et une soirée de théâtre. Dans l'ensemble, nous avons pu profiter de ces soirées à la salle Albert-Rousseau pour faire connaissance avec certaines personnes, contempler quelques beautés artistiques et cinématographiques, et s'amuser devant la vue d'une pièce de théâtre portant sur la quête de l'homme idéal.
Le côté féminin était très présent au congrès. Toutes et tous les membres du comité organisateur du congrès sauf... un, étaient des femmes Sourdes. Plus que jamais auparavant, nous avons pu voir à l'oeuvre ce qu'une équipe de femmes sourdes pouvait faire. Nous devons saluer le courage de Chantal Giroux à cet égard pour avoir persisté dans son effort de regrouper le plus de femmes possible. A priori, bien évidemment, cette idée de regrouper des femmes de façon presque exclusive peut paraître quelque peu radicale mais c'est avec de telles choses qu'on livre un message social, révèle un côté plus humain, égalitaire des choses. J'ose espérer que l'on en viendra à l'égalité effective entre la participation des femmes.. et des hommes collectivement à l'avenir dans la communauté Sourde.
J'en profite pour vous présenter deux femmes Sourdes de la relève future, qui se signalent déjà quand même dans la communauté depuis quelques années, sans trop de bruit... il s'agit des Annik Boissonneault et Suzanne Laforest, qui ont déjà, toutes les deux, écrit quelques articles dans la revue Voir-Dire. Il est à signaler que ces deux jeunes femmes Sourdes ont participé au comité organisateur, en plus de donner une conférence chacune.
Annik Boissonneault travaille depuis un peu plus d'un an à la Coalition sida des Sourds du Québec. Elle a une formation universitaire en sexologie. Ce serait d'ailleurs la première femme Sourde du Québec... et du Canada à l'être! Elle nous a fait le plaisir d'une présentation sur une étude qu'elle faisait dans le cadre d'un projet de trois ans qui étudie la problématique des hommes Sourds ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes. Beaucoup de prévention reste à faire et le travail doit se poursuivre pour faire changer les mentalités à l'égard, autant du VIH-Sida, que des mentalités à l'égard de la sexualité qui se vit avec des personnes de même sexe ou encore, des pratiques non conventionnelles.
La sexualité, comme la déviance sexuelle ou de quelle sorte qu'elle soit, doit être épanouissante par essence et évoluer dans un cadre plus sécuritaire mais cependant... libre et respectueuse de la personne humaine. Car après tout, le cœur comme le désir, n'ont pas de sexe ni d'identité ou plutôt, d'étiquettes. Cela compose bien sûr plusieurs paradoxes et mille facettes de l'humanité, mais l'unicité de chaque personne enrichit les relations... psychiques autant que physiques.
Suzanne Laforest fait partie d'une famille Sourde. À l'aube de la vingtaine, elle a déjà cumulé plusieurs expériences d'implication communautaire, et fait preuve autant de maturité que de finesse d'esprit et de cœur. Voilà pourquoi, entre autres, il faut surveiller les femmes Sourdes de la prochaine génération. Si cela continue comme ça, qui sait si l'homme deviendra le sexe faible... Ayons confiance, tout de même, l'égalité sexuelle s'en vient... ah, je ne l'avais pas vue, ah bien coudonc...
Suzanne travaille depuis quelques années déjà à la Maison des femmes Sourdes de Montréal (MFSM). En compagnie de Marie-Hélène Couture, une autre jeune femme Sourde tout autant aimable, elle a signé une conférence portant sur les activités de la MFSM. Ce fut une belle conférence, agréable à écouter. Les deux femmes nous ont expliqué l'histoire et la mission de la MFSM, et son fonctionnement quotidien. À la fin, nous avons eu droit à une explication sur ce que signifient les différents stades de violence à l'égard des femmes, l'escalade des divers moyens utilisés. Il est à noter que la MFSM s'adresse bien sûr aux femmes victimes de violence conjugale, mais qu'avec le temps, sa mission s'est diversifiée. Également, la MFSM travaille de pair avec le réseau des maisons d'hébergement, et offre surtout un service d'accompagnement des femmes Sourdes, avec l'équipe des intervenantes Sourdes à la MFSM.
Une autre femme Sourde d'expérience, Hélène Hébert, nous a fait le plaisir de donner une conférence en compagnie de Louis Gentile, son mari jovial, au sujet de l'adoption internationale. De plus en plus, cette réalité nous touche, préoccupe. Malheureusement, je n'ai pu voir cette conférence, mais je livre certaines réflexions tout de même des suites de certains échanges et méditations sur le sujet.
À l'heure du déclin démographique, même s'il est annoncé comme conséquence cataclysmique de l'avenir du Québec, je ne suis pas alarmiste face au destin, autant Sourd que québécois. Cependant, il faut tout de même nous en préoccuper. La fertilité des couples n'est pas toujours au rendez-vous et les couples de même sexe se multipliant, de même que les divorces et les gens célibataires, il va de soi qu'il faut recourir à de différents moyens pour élever des familles autrement. Nous ne sommes plus dans les années 1950, nous devons évoluer librement vers de nouvelles conceptions, façons de voir les choses.
La communauté Sourde est composée de 70 millions de personnes sourdes, dont 80% dans les pays en développement. Il me semble plausible que l'on développe un réseau d'adoption international, spécifiquement avec les personnes Sourdes. Imaginez si déjà une bonne partie des enfants Sourds isolés partaient à la découverte de leur monde... Cela solutionnerait une bonne part de problèmes, en même temps que nous pourrions faire connaître la condition sourde d'une autre façon. Pour sortir la communauté Sourde d'une pensée qui la ghettoïse, stigmatise, il faut d'abord reconnaître ses besoins et ses réalités. Comme l'éducation se joue avant six ans, il est important d'intervenir dans le développement de l'enfant Sourd, qu'il puisse apprendre, évoluer par lui-même, et conquérir le monde, le réaliser et l'accomplir comme participant à part entière.
Le Russe d'adoption canadienne Vlad Grigoriev nous a fait le cadeau de ses talents de scène. Cet artiste de l'expression corporelle nous a invités à le joindre dans une aventure clownesque, inspirante et épanouissante. Il nous faisait faire des exercices de souplesse avant de mimer plusieurs expressions en suivant notre instinct, imagination du moment... Et lors de la cérémonie de fermeture, il nous a fait le cadeau de plusieurs sketches d'imitation et de mimétisme, notamment d'animaux, ce qui état cocasse par saccades !
La cérémonie de fermeture a été autant riche en événements, qu'entrecoupée de certaines longueurs et de certains effets tombant à plat. Cependant, il faut saluer le travail extraordinaire de l'équipe technique, qui s'est dépassée et dépensée tout au long de la semaine. Plusieurs spectacles et sketches ont eu lieu au cours de la soirée.
Au beau milieu, nous avons assisté à la remise conjointe des prix de l'ASC et de la SCCS. Certain-e-s Québécois-es ont remporté des prix, et pas les moindres... Jules Desrosiers a gagné le prix Arthur-Helzitt, Alice Dulude a gagné le prix décerné à la catégorie « jeunesse s'étant la plus signalée », et Serge Brière, même mort, a reçu un hommage à titre posthume, pour sa longue contribution au théâtre et à la culture Sourde, autant canadienne que québécoise. Une main d'applaudissements à ces prix bien mérités !
Tout au long des événements de la semaine qui se sont passés en soirée, nous avons pu voir une animation 3D fort remarquée pour annoncer le début de chaque soirée. C'est Stéphane Gignac, un Sourd Québécois qui l'a réalisée. Enfin, nous avons pu voir toutes les personnes ou presque de l'ASC, de la SCCS, et les membres du comité organisateur sur la scène, sous les applaudissements nourris de la foule. En sortant, nous avons été surpris de voir plusieurs « fontaines » de fondue au chocolat. Ce fut un pur délice qui termina cette rencontre sociale.
Sur un plan personnel, j'ai été présent en même temps que plutôt absent, à distance, sur les sites du congrès. Mais je dois dire que j'ai été très fier d'être de l'aventure. Ce que j'ai vu, senti et médité tout au long du congrès m'a fait entrer dans un état de communion intense. C'était un congrès à l'âme très présente, qui me cherchait, qui me rejoignait beaucoup intérieurement. C'était un congrès résolument Sourd Québécois! Les manifestations artistiques étaient d'ailleurs très inspirantes à ce titre, à commencer par la peinture-bannière du congrès.
Alors, puisque j'ai pris la semaine d'avant pour arriver de Montréal... en bicyclette, jusqu'à Québec - quatre jours et demi -... C'était une sensation spéciale qui me guettait à mon arrivée à Québec. C'était déjà fini pour moi en quelque sorte - mentalement -, et ce n'était même pas encore commencé... Imaginez la sensation d'éternité! Mais en quittant Québec le corps léger, alors que j'étais assis sur la voie du passager à l'avant, je poursuivais de plus belle mes réflexions sur l'Option Sourde que je destine, parmi une multitude de personnes obscures, à s'ouvrir au monde. J'étais dans un état de plénitude, même si j'éprouvais en même temps une fatigue diffuse, parfois envahissante. La communauté Sourde ne demande qu'à sortir de la grande noirceur!
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